Procès Becciu : Les mystères d’une messagerie
Régine et Guy Ringwald.
À la fin de l’année 2022, il était apparu que les déclarations de Mgr Alberto Perlasca, qui avaient servi de base à l’accusation, procédaient en fait des manœuvres concertées entre Francesca Immacolata Chaouqui et Genoveffa Ciferri. L’une, condamnée en 2017 dans le procès Vatileaks 2, en voulait au cardinal Becciu[i] qu’elle accuse d’avoir empêché le pape de lui accorder sa grâce, et l’autre voulait protéger Perlasca. Le procureur Alessandro Diddi était au moins au courant, puisqu’il avait en main une brassée de messages WhatsApp échangés entre les deux femmes.
Golias Hebdo n° 861 rappelait cet épisode. Le 14 avril dernier, la bombe éclatait : le quotidien Domani révélait le contenu de ces messages. D’ailleurs la bombe était « à retardement », puisque, comme Domani le rappelle, la question avait beaucoup choqué à l’époque (Golias Hebdo n° 803). Le contenu de ces messages est maintenant connu. Voyons ce qu’il en est de cet aspect proprement insensé du procès Becciu.
Un montage rocambolesque
Tout tourne autour de Mgr Alberto Perlasca. Il était l’adjoint de Becciu chargé des affaires financières et, à ce titre, avait eu à traiter les contrats passés avec les financiers. Il aurait donc dû logiquement être mis en cause. L’incroyable montage qui apparaît maintenant au grand jour visait à assurer qu’il ne soit pas mis en cause. Le plus extraordinaire est que cela ait marché.
Perlasca, d’abord poursuivi et interrogé plusieurs fois, joue la délation : il propose aux enquêteurs de « tout leur dire » et leur remet le 31 août 2020 un mémorandum en 20 pages, accusant Becciu de toutes les turpitudes. Un petit finaud Perlasca ? Pas vraiment, il va plutôt apparaître lors du procès comme maladroit, influençable, incapable de défendre ce qu’il avait lui-même construit. Lui-même ? Pas si simple. Il devra à l’audience reconnaître que les accusations contenues dans le mémoire qu’il avait remis au Procureur lui avaient « en fait été suggérées par un magistrat anonyme, dont je n’ai découvert qu’il y a deux jours qu’il s’agissait de Francesca Immacolata Chaouqui ».
S’en tenir là serait passer à côté d’un montage rocambolesque, poursuivons donc. Une autre personne sera l’intermédiaire avec Perlasca, un certain Genoveffa Ciferri, dite Geneviève, une vieille amie de Perlasca qui veut contre toute raison le protéger d’une mise en accusation plus que probable. Chaouqui fournira les informations qui vont s’avérer d’une qualité et d’une précision à couper le souffle. Mais cela ne suffit encore pas, il faut une source bien placée et fiable. Il faut donc taper haut. Cela tombe bien : le Promoteur de justice (le procureur) Alessandro Diddi sera volontaire, peut-être même demandeur. Que voilà un attelage inattendu !
Au procès
Le procès se déroule, une mascarade telle qu’il finit par lasser la plupart des observateurs. En novembre 2022, Perlasca, dont les dires et le mémoire sont à la base de l’acte d’accusation, est enfin appelé à l’audience, la trente-septième. Sa prestation est si lamentable qu’à la trente-neuvième, il avoue la supercherie. Les informations dont il faisait état qui lui venaient par Geneviève ne provenaient pas d’un vieux juriste en retraite, mais de Francesca Chaouqui.
Dans la nuit du 26 novembre 2022, le Promoteur de Justice, donc Diddi, reçoit copie d’une avalanche de messages envoyés par Geneviève. Elle a pris sa décision après la désastreuse déposition de Perlasca. Le procureur révèle ce fait au tribunal, mais ne publie que huit des messages dont il a connaissance, annonçant qu’il ouvrait une procédure pénale et que le reste des documents, au nombre de 119, ne pouvaient donc pas être divulgués, ce que le juge Pignatone admet. Malheureusement, on a perdu toute trace de cette procédure, et les messages dissimulés risquaient de le rester longtemps. Une confrontation entre les deux femmes avait été programmée pour janvier 2023. Elle a été annulée. À l’époque, les défenseurs des accusés ont tenté de faire suspendre le procès. En vain. Pourtant l’incident aurait été de nature à faire s’écrouler le procès.
Domani, 14 avril
Raffaele Mincione prépare le procès en appel. Raffaele Mincione est le financier international qui avait été à l’origine de la prise d’intérêt par le Vatican dans l’immeuble Harrod’s de Chelsea, opération qui s’est ensuite révélée désastreuse. Condamné à 7ans de prison dans le cadre du procès, il avait récemment obtenu, contre le Vatican, d’un tribunal de Londres qu’il reconnaisse qu’il n’y avait eu de sa part ni fraude ni malhonnêteté. C’est son avocat qui a divulgué les documents qu’il avait pu obtenir de Geneviève. Dans le cadre d’une plainte, Il les a d’ailleurs remis à Margaret Satterhwaite, rapporteur spécial des Nations Unies, chargée des questions touchant à l’indépendance des juges. En faisant publier ces messages, il entend pouvoir prouver que la procédure a été manipulée.
Remontons encore le cours du temps, car ces messages et les sujets qu’ils évoquent concernent évidemment la période de l’enquête et du début du procès. Nous nous basons ici sur les messages tels que publiés par Domani.[ii]
Une boule de cristal
Dans plusieurs de ces messages, Chaouqui apparaît particulièrement bien informée des évolutions de l’enquête pour une personne qui n’a rien à y faire. En août 2020, avant que Perlasca remette son mémoire, elle connait déjà en détail toutes les accusations qui visent Becciu : comment peut-elle être au courant de ces détails pendant une enquête en cours ? Le 22 août, à la veille de l’interrogatoire, comment Chaouqui sait-elle que l’accusation de détournement de fonds sera précisément celle formulée par le pape quelques jours plus tard ? Au même moment, Chaouqui annonce à Ciferri : « Il (Perlasca) va recevoir la convocation du greffe pour confirmer l’entretien du 31 (août) à 10h. Comme il est d’usage, le texte précisera qu’il peut en informer son avocat ». Comment peut-elle être au courant de la convocation officielle ?
Elle intervient aussi pour organiser un piège contre Becciu. Le 3 septembre 2020, les deux femmes échangent :
-Ciferri : « Bonjour, Francesca. Rédige-moi correctement ce que les magistrats attendent. »
-Chaouqui répond : « Nous avons besoin d’une preuve définitive de son infidélité. Un dîner bien organisé au cours duquel Son Éminence pourrait avouer serait inestimable pour les enquêteurs ». En effet, quelques jours plus tard, un dîner a lieu entre l’ancien substitut et son ancien subordonné au restaurant Lo Scarpone. Il est connu que la conversation a été enregistrée. Selon Domani, Pelasca avait dissimulé des micros sous la table, et Chaouqui l’aurait fait écouter par le pape.
En novembre 2020, elle a acheté une boule de cristal. Elle fait une prédiction : « Perlasca sera acquitté. Il n’y a aucun doute. L’acquittement est décidé… Si tu veux le rassurer, parle à Diddi ou à la gendarmerie, pas de souci. » Ce qui s’est confirmé, Perlasca ayant été sorti du procès[iii]. Elle ajoute : « Très bientôt, il y aura une action très grave contre Becciu ». Et le 22 janvier 2021, elle précise : « aujourd’hui, les interrogatoires sont en cours. Demain, j’en saurai plus ». C’est qu’elle suit de près l’affaire, en effet.
C’est sur la base de ces messages qu’a été constitué le mémoire de Perlasca et organisé sa protection contre des poursuites qui normalement devaient le concerner directement. Avec remerciements pour service rendu : Il a été nommé en mai 2024 dans une fonction au Vatican, promoteur de justice substitut au Tribunal de la Signature Apostolique, et ses comptes ont été rétablis. Les défenseurs des condamnés ont beau jeu d’y voir une instrumentalisation d’un second couteau pas très futé. Au-delà, c’est-à-dire au-dessus, on ne peut remonter clairement : d’où, de qui est partie l’initiative ? Cela ressemble à la conséquence d’une haine farouche parmi les membres de la curie. Le pape a-t-il été lui-même manipulé ? On peut en tout cas interpréter sa réaction impulsive contre Becciu comme le sentiment d’une trahison. Car Becciu avait été un collaborateur très proche de François.
« S’ils découvrent… »
Becciu et Mincione font donner de la voix. En réaction aux échanges publiés par Domani, Becciu exprime sa profonde consternation et reprend, dans une note diffusée à la presse, sa théorie de la machination montée contre lui : « Ces révélations confirment ce que je dénonce depuis le début et que, pour une bonne part, le procès a déjà démontré. Ce sont des choix discutables adoptés par le tribunal, à la demande du Bureau du Promoteur de Justice, qui ont permis à ces conversations de rester secrètes ». Becciu poursuit : « Depuis le premier jour, j’ai dénoncé une machination contre moi : une enquête construite de toutes pièces sur des mensonges, qui a ruiné ma vie depuis cinq ans et m’a exposé à un lynchage mondial ». Il cite un message de Francesca Immacolata Chaouqui à Genoveffa Ciferri : « S’ils découvrent que nous étions tous d’accord, c’est fini ». Cette phrase qui prend un relief saisissant a été reprise partout.
Pour les avocats de Mincione : « les messages révèlent une implication active de la justice vaticane et des enquêteurs, ainsi que de tiers étrangers à l’affaire, dans la construction du témoignage de Perlasca ». Selon eux, « ces conversations démontrent que le procès a été gravement biaisé dès le départ ».
Quelques remarques
Nous ne décrivons ici qu’une des énormes anomalies de ce lamentable procès, marqué surtout par l’absolutisme du pouvoir qui a fait fi de l’indépendance de la justice[iv]. Le pape est intervenu quatre fois pour modifier le cours du procès, le juge et le procureur ont dû faire allégeance[v].
Il ne faudrait pas que le cours évidemment vicié du procès fasse oublier qu’à l’origine il s’agit d’un cas d’incurie et d’incompétence proprement prodigieux. Cette incompétence, et aussi sans doute quelques mauvaises manières, ne sont pas quoi qu’il en soit en fin de compte de sa responsabilité- l’exclusivité de Becciu. La Secrétairerie d’Etat était impliquée dans la demande de crédit auprès de l’IOR qui a mis le feu aux poudres. Parolin avait trouvé que l’immeuble de Londres était une bonne affaire. Certains des messages révélés aujourd’hui sont adressés à Peña Parra, le successeur de Becciu. Le même Peña Parra a bien accusé Perlasca de lui faire signer des contrats dans la précipitation : un peu étonnant.
Dans un livre récent qui traite des anomalies du procès Becciu, Mario Nanni[vi] note curieusement : « Il s’agit d’un procès dont on se souviendra également pour avoir été le procès des WhatsApp, c’est-à-dire le procès au cours duquel les événements ont été reconstitués, et le promoteur a pu construire les accusations sur la base de l’utilisation invasive et omniprésente de cet outil de messagerie. Les personnes qui ont défilé à l’audience, ou qui ont été diversement évoquées, ont communiqué par WhatsApp, voire par courriel, mais surtout par “chats”, de jour comme de nuit. Dans ce flot de messages… on orchestre des complots, on siffle des accusations, on rapporte des rumeurs, on manœuvre ».
Ce procès qui ne mérite même pas ce nom semble de plus en plus ressembler à une boite de Pandore affectant la crédibilité du Vatican.
Notes :
[i] Le cardinal Angelo Becciu était Substitut pour les Affaires générales de la secrétairerie d’État du Saint-Siège (n° 2 de la Secrétairerie d’Etat) lors des affaires financières liées à l’immeuble de Londres, puis Préfet de la Congrégation pour la Cause des Saints d’août 2018 au 24 septembre 2020, date de sa « destitution » par le pape François.
[ii] https://www.editorialedomani.it/fatti/mistero-vaticano-chat-inedite-becciu-chaouqui-mpi505po https://www.editorialedomani.it/fatti/becciu-processo-chat-pena-parra-scandalo-vaticano-v1tjep1m
[iii] Il a été rétabli dans une fonction au Vatican, nommé promoteur de justice substitut au Tribunal de la Signature Apostolique en juillet 2019, et ses comptes ont été rétablis.
[iv] Golias Hebdo n° 685 (2-8 sept 2021)
[v] Golias Hebdo n° 803 (8-14 fev 2024)
[vi] Mario Nanni: “Il caso Becciu (In)Giustizia in Vaticano”, Media Books, 2024
Source : Golias Hebdo n°861, p. 16




