Évangélisme et nationalisme américain : une folle idéologie
Renée PIETTRE.
Chacun aura vu ce cliché où Paula White, nommée par Trump II à la tête d’un « Bureau de la Foi à la Maison-Blanche », entourée d’une vingtaine de pasteurs « venus de tout le pays », bénit Donald Trump assis en son bureau ovale et prie pour que Dieu donne force au Président et fasse triompher les USA, nation placée under God, « sous l’autorité de Dieu », dans leur guerre contre l’Iran. Ailleurs on voit la télévangéliste prier, comme une pythie en fureur, que Dieu « frappe, frappe, frappe » l’ennemi !

Voilà de quoi étonner le laïcisme français ! Que se passe-t-il donc aux USA ? Comment les missions évangéliques, qui, certes, ont su séduire 25 % de la population étatsunienne (vs 3 % en Suisse, 2 % en France), ont-elles pu passer, en Amérique, d’un système de congrégations sans implantation territoriale précise, à un nationalisme guerrier incarné par un président pourtant élu sur la promesse de mettre fin aux aventures militaires ?
Un séminaire sur cette question d’actualité a été mis en place à l’Institut catholique de Paris. On vient d’y entendre deux spécialistes, Blandine Chelini-Pont (Les « imaginaires chrétiens » en politique dans les États-Unis d’aujourd’hui, https://vimeo.com/event/5632661/36697ac59a ), puis surtout Philippe Gonzalez (Sept Montagnes pour les dominer tous : sources et conséquences d’un schème théocratique sur la vie publique étatsunienne, https://vimeo.com/event/5719781/398293de8b) rendre compte de ce passage de la prédication évangélique à une croisade nationale conjointe entre Israël et les États-Unis : Israël se vit comme Terre promise cernée d’ennemis, et les États-Unis se flattent d’une nouvelle élection divine, depuis le mythique débarquement, en 1620, d’une poignée de puritains qui fuyaient l’Angleterre d’Elizabeth I à bord du Mayflower, jusqu’à la domination mondiale du dollar et des armes US au XXe siècle… et jusqu’à Trump.
Cependant, là où Israël ne songe qu’à sécuriser et étendre sa Terre promise, les évangéliques qui font depuis peu la pluie et le beau temps à la Maison-Blanche s’appuient, eux, sur les prophéties de Daniel et de l’Apocalypse. Ils attendent le retour du Messie (pourquoi pas sous la forme missionnaire d’un Américain providentiel ?!) sur la Terre promise reconquise — le peuple élu une fois converti au Christ ! — pour un règne de mille ans. Au terme de ce « Millenium », la bataille finale d’Armageddon (Ap. 16,16 : le nom évoque le site biblique de Meggido) opposerait les forces du Bien aux armées de l’Antéchrist et consacrerait la victoire définitive sur le Mal, prélude du Jugement dernier. Ancien et Nouveau Testament ne formeraient que les 6 premiers chapitres d’une Histoire dont le Millenium et sa conclusion écriraient le chapitre 7 final (cf. Sébastien Fath, 2015, https://doi.org/10.3917/rfea.139.0077).
Dans cette perspective, le rationalisme universaliste européen est devenu la bête à abattre, une nouvelle Babylone, le berceau de l’Antéchrist, y compris dans ses prolongements américains marqués par le progressisme, la culture woke, le féminisme, les gay prides, etc., que rejettent aujourd’hui les néoréactionnaires US (voir Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard 2026).
Rappelons que les premières générations de puritains américains identifiaient l’Antéchrist avec le pape ! Plus récemment, la bête noire devint l’islam. Mais, depuis près d’un siècle, une réflexion sur la stratégie missionnaire la plus efficace — menée surtout au Séminaire Fuller de théologie évangélique de Pasadena en Californie, autour de Donald Mc Gavran (1897-1990) puis Peter Wagner (1930-2016) — promeut une guerre spirituelle qui s’attache à exorciser, chacun dans son pays, les « démons du territoire ». On y préconise des méthodes de développement personnel associées à une révolution institutionnelle et sociale : ce sont par ex. des séquences de 72 heures d’affilée de prières chantées dans une ambiance rock survoltée, pour chasser les démons. Lance Wallnau, « père du dominionisme américain », a théorisé l’idée d’un « mandat » de Dieu nous invitant à conquérir les « 7 montagnes » que sont la religion, la famille, l’éducation, le business, le gouvernement, les médias et les divertissements : sur chaque sommet siégerait un new born, « né de nouveau » par sa conversion évangélique. Le télévangéliste Lou Engle a lancé The Call, « l’Appel », qui a rassemblé 500.000 personnes dès son premier rallye devant la Maison-Blanche contre l’avortement et les LGTB.
Le mouvement vise un régime théocratique de prophètes et d’apôtres cooptés entre eux. Le « mandat » initial de Dieu à l’homme n’a-t-il pas été de transformer le monde (Gn 1.26-28) ? Trump, milliardaire (signe supposé de son élection divine !), allié à Israël, et « prophète » lui-même, a ainsi été désigné par Sarah Palin comme « le Président qui a été prophétisé ».
Tout en conquérant les sites du pouvoir, ce mouvement évangélique se développe en dehors de tout contrôle institutionnel, traditionnel ou théologique. Néanmoins, selon S. Fath (Le Nouveau pouvoir évangélique, Grasset, 2026), il ne faut pas exagérer le danger : les exaltés soutenant Trump ne sont qu’une partie des évangéliques américains, et les courants évangéliques se développent bien plus vite ailleurs, en Afrique, en Chine, en Asie du Sud-Est, avec des pratiques variées et d’ordinaire inoffensives, malgré des traits communs remarquables (chants, fonctionnement entrepreneurial, etc.).
Reste que la croisade contre l’Iran conduite par le « ministre de la guerre », le millénariste Pete Hegseth, sous l’aiguillon d’Israël et l’autorité du fantasque Trump, prend des allures d’apocalypse qui doivent légitimement nous alerter.



