La souveraineté nucléaire française n’existe pas sans la Russie
Laure Noualhat.

Alors que tous les regards se tournent vers le détroit d’Ormuz et la flambée des prix du pétrole et du gaz, un autre ballet de navires poursuit tranquillement son commerce de combustible : celui de l’uranium.
2 mars 2026, port de Dunkerque. Les militants de Greenpeace France ont remis leurs zodiacs à l’eau. Objectif : bloquer l’arrivée du cargo russe Mikhaïl Dudin, l’un des rouages du commerce d’uranium entre la Russie et la France. Une action symbolique pour dénoncer le fait que « le nucléaire civil échappe toujours aux sanctions européennes d’ensemble qui frappent la Russie », selon Yannick Rousselet, le chargé de campagne nucléaire de Greenpeace. En suivant depuis plusieurs années les rotations de deux navires russes, le Mikhaïl Dudin et le Baltiyskiy 202, l’ONG dénonce la poursuite de ces échanges, quatre ans après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Ce petit blocage symbolique à Dunkerque raconte en réalité un verrou géopolitique bien plus vaste. Car la France, qui se présente comme une puissance nucléaire souveraine, reste arrimée à une brique industrielle russe… Celle de l’extraction puis de l’enrichissement et de la conversion de l’uranium, qu’il soit naturel ou retraité.
Une dépendance multiple
Premier nœud de dépendance : les mines. La France n’exploite plus de mines d’uranium sur son territoire et dépend intégralement des importations. Selon l’analyse publiée par Greenpeace France en janvier, près de la moitié des importations françaises annuelles d’uranium naturel proviennent désormais du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. Deux pays sous la main logistique et industrielle du géant russe Rosatom.
Ce basculement vers l’Asie centrale a été accéléré par l’expropriation d’Orano des mines d’uranium du Niger. Depuis le coup d’État de 2024 contre le président Bazoum — alors soutenu par la France —, les nouvelles autorités nigériennes ont repris le contrôle de la Somaïr, coentreprise historique d’Orano et de l’État nigérien, pour reconquérir leur souveraineté minière. Présent depuis des décennies au Niger, le groupe Orano a perdu le contrôle opérationnel de ses mines quasiment du jour au lendemain. Laissant la place aux industriels russes et chinois, dans les starting-blocks pour récupérer le gisement d’Imouraren, fort de 200 000 tonnes d’uranium naturel.
Second nœud de codépendance : les capacités industrielles autour de la préparation de l’uranium, que l’on doit convertir et enrichir avant de l’enfourner dans un réacteur. La Russie — par le biais de son entreprise d’État Rosatom — reste le premier fournisseur du marché européen de la conversion, avec 2 977 tonnes d’uranium exportées en Europe en 2024, soit 22,4 % de parts de marché. C’est aussi le champion de l’enrichissement puisque 40 à 46 % des capacités mondiales de ce segment stratégique sont aux mains du géant russe.
Cette position incontournable prend une saveur particulière dans le cas de l’uranium de retraitement. Issu du combustible usé traité à La Hague, cet uranium n’est pas directement réutilisable, il faut lui aussi le convertir puis l’enrichir. C’est ici que la dépendance de la France à la Russie devient chirurgicale : le seul site capable de mener cette opération se trouve… au fin fond de la Sibérie, sur le site nucléaire de Tomsk. C’est de là-bas que la France a importé en 2025 environ 112 tonnes d’uranium de retraitement enrichi (URE) — selon les données collectées auprès des douanes —, essentiellement pour les quatre réacteurs de Cruas (Ardèche), les seuls à ce jour à être autorisés à utiliser l’URE de Russie.
Voilà le chaînon manquant du cycle du combustible nucléaire en France. « Si Orano dispose des capacités pour réenrichir l’uranium naturel et l’uranium recyclé dans son usine Georges Besse II, il ne dispose pas des équipements pour assurer la phase de conversion pour l’uranium recyclé », affirme Orano lui-même sur son site.
Colmater les brèches
Un manquement bientôt comblé par l’extension de l’usine de Georges Besse II, prévue pour 2030. Orano a obtenu un prêt de 400 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour ce projet, sur un total de 1,7 milliard d’euros. Un projet que la BEI présente explicitement comme un moyen de « réduire la dépendance de l’Union européenne à l’égard des importations » de combustibles nucléaires… La mise en service est prévue en 2030.
Face à ces fragilités qui ont toujours existé, l’État français et Orano déploient le chantier Aval du futur pour renouveler l’outil industriel de retraitement jusqu’à la fin du siècle. Cela inclut des piscines d’entreposage pour faire refroidir les combustibles usés, une nouvelle usine de retraitement et une usine de fabrication de MOX (un mélange d’oxydes d’uranium appauvri et de plutonium), le tout à insérer sur le site de La Hague. Cela représente des investissements colossaux qui ont déjà été validés par le Conseil de politique nucléaire de mars.
La France est donc en train de colmater les brèches de sa souveraineté nucléaire, qui dispose en réalité d’une vue directe sur les steppes et centrifugeuses de Sibérie.
« D’une part, il s’agit de poursuivre l’approvisionnement en uranium naturel en consolidant les relations avec les fournisseurs historiques (Kazakhstan, Ouzbékistan, Canada, etc.) tout en développant de nouveaux partenariats avec le Brésil et la Mongolie. D’autre part, la France participe au groupe Sapporo 5, aux côtés du Canada, du Japon, de la Grande-Bretagne et des États-Unis, afin de réduire l’influence russe dans les chaînes d’approvisionnement du combustible nucléaire », selon Teva Meyer, chercheur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la géopolitique de l’uranium. Un pari dont on pourra juger de l’efficacité dans un certain nombre d’années.
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