La ruine des consciences avant « l’âge de pierre »
Jean-Paul Nuñez.

Lorsque, en conférence de presse, Donald Trump a évoqué la possibilité de « renvoyer l’Iran à l’âge de pierre », il ne faut pas entendre l’une de ces outrances dont il a fait un style politique. D’ailleurs, il a prolongé cette menace sur son propre réseau social en parlant d’envoyer désormais l’Iran « en enfer ».
Ces phrases doivent être prises à la lettre de ce qu’elles rendent pensable : non pas une simple pression diplomatique accrue, mais l’hypothèse assumée d’une destruction des conditions mêmes de la vie sociale.
Le fait s’inscrit dans une séquence déjà saturée par la logique guerrière : après Gaza comme seuil de l’acceptable, après l’extension du conflit au Liban, après la banalisation des frappes dites préventives, la menace contre l’Iran ne surgit pas comme une rupture, mais comme l’élargissement d’un vocabulaire déjà acclimaté à la destruction totale.
Ce qui est visé ici n’est pas d’abord le régime des mollahs dans sa seule dimension politique ou militaire. Dire « l’âge de pierre », puis « l’enfer », c’est viser l’ensemble de la société iranienne dans sa texture concrète : ses centrales, ses réseaux, ses hôpitaux, ses routes, ses systèmes de soin, ses circuits alimentaires, ses moyens de communication — autrement dit tout ce qui permet à une collectivité humaine de demeurer une société plutôt qu’un espace de survie.
Les paroles de Trump installent dans la langue du pouvoir l’idée qu’un peuple entier peut être reconduit à l’effondrement de ses médiations vitales. Elles rendent pensable l’anéantissement des conditions civiles d’existence.
Pour imaginer la destruction totale des infrastructures d’un pays, il faut que ceux qui y vivent aient déjà cessé d’apparaître comme des sujets de droit et de vulnérabilité. Ils deviennent une masse stratégique, absorbée dans la catégorie hostile de « l’ennemi ». La population civile, les enfants, les malades, les écoles, les hôpitaux, les réseaux d’eau et d’électricité se trouvent symboliquement fondus dans une même totalité à frapper.
Nous touchons ici au point où le droit se brise, et avec lui l’idée même d’un monde commun habitable.
Ce point de rupture n’est d’ailleurs pas propre à Donald Trump ; on le retrouve, sous des formes diverses, chez d’autres dirigeants qui, de Washington à Tel-Aviv, de Téhéran à Moscou, acclimatent eux aussi dans la langue du pouvoir la possibilité de la destruction civile. Trump, encore lui, dès le début du mois de janvier, affirmait n’avoir pas « besoin du droit international » et que la seule limite à son pouvoir résidait dans sa « propre moralité ».
De fait, ce qui a changé avec l’embrasement du Moyen-Orient, c’est le mépris fanfaron avec lequel les États-Unis, Israël — et même l’Iran — rejettent, moquent ou bafouent les normes internationales protégeant les civils.
Lorsqu’il devient à nouveau possible de parler la langue de l’anéantissement, ce ne sont pas seulement Gaza, le Liban, l’Iran ou d’autres zones du monde qui sont menacés. Le plus inquiétant est ailleurs : le droit international, déjà longtemps fragilisé, ne sert même plus de scène obligée où les puissances devaient encore feindre la retenue. C’est dans cette disparition même du détour justificatif que commence une accoutumance morale qui atteint désormais les consciences elles-mêmes.
Gaza a servi de seuil. Des zones entières du Liban sont aujourd’hui détruites par Israël « en prenant Gaza comme modèle », selon une logique où le plan même de destruction se présente comme une voie vers la paix. Ce point est décisif : nous ne sommes plus seulement face à la violence brute des opérations militaires, mais devant une grammaire politique où la ruine méthodique d’un territoire peut encore se dire dans le vocabulaire de la stabilisation et de la sécurité.
Dès lors, lorsqu’un propos, comme celui de Donald Trump, reprend ici, à propos de l’Iran, un lexique d’écrasement civilisationnel, cette parole n’arrive plus comme l’impensable. Elle trouve un terrain déjà préparé par des mois de normalisation de la violence de masse, au cours desquels la langue guerrière s’est progressivement substituée à la langue du droit. « Paix par la force », « droit de se défendre », « frappe préventive », « restauration de la dissuasion », « sécurité des alliés » : autant de formules reprises en boucle par les médias et les chancelleries, qui fonctionnent désormais comme les opérateurs linguistiques par lesquels l’Empire transforme une guerre d’agression en nécessité stratégique. Le mot ne sert plus à qualifier le réel ; il sert à le rendre acceptable.
Le plus inquiétant n’est alors peut-être plus la violence elle-même, mais notre adaptation à son annonce.
Car enfin, où sont passées les voix qui, hier encore, savaient reconnaître dans le langage et les faits de la guerre les signes avant-coureurs de l’impérialisme, de l’agression et du crime contre les civils ? Où sont les traditions non violentes, les consciences anti-impériales, les défenseurs des droits humains, les intellectuels critiques, les autorités morales et religieuses qui avaient fait de la vigilance une exigence politique ?
Le plus grave n’est peut-être pas seulement que les expressions de massacres reviennent au sommet des États. C’est qu’elles ne rencontrent plus, en face d’elles, une force symbolique capable de les interrompre.
Bien sûr, les rapports existent, les communiqués se succèdent, les alertes s’accumulent. Mais ce qui semble s’être affaibli, c’est la capacité même du langage des droits à produire encore du scandale. Le droit survit parfois comme procédure, comme documentation, comme archivage minutieux de la catastrophe, pendant que s’efface la force prophétique qui faisait autrefois de la défense des civils une parole capable d’interrompre le pouvoir.
Autrement dit, le langage des droits demeure, mais la conscience qui lui donnait sa puissance se retire.
Ce retrait est peut-être le symptôme le plus profond de notre moment historique. Une civilisation ne se mesure pas seulement à la solidité de ses institutions ou à la précision de ses normes. Elle se mesure à la vitalité de ses contre-pouvoirs moraux : ces traditions, ces mouvements, ces voix qui savent dire NON avant que le pire ne devienne irréversible.
Lorsque les mouvements non violents se taisent, lorsque les critiques de l’impérialisme n’identifient plus l’Empire, lorsque les défenseurs des droits humains parlent encore sans parvenir à recréer l’effroi moral, alors quelque chose de plus grave qu’une crise géopolitique se produit.
C’est la désertion des consciences critiques elles-mêmes.
Et cette désertion crée autour de la violence un vide symbolique dans lequel les pouvoirs peuvent de nouveau parler la langue de l’anéantissement sans rencontrer la résistance qui, autrefois, faisait encore obstacle à sa normalisation.
Le plus grave n’est donc peut-être pas seulement ce que disent les puissants.
Le plus grave est que ceux dont la vocation historique était de nommer l’impérialisme, de protéger les civils et de défendre le droit semblent désormais parler trop bas — ou ne plus parler du tout.
C’est précisément ce vide moral que l’histoire du XXe siècle avait tenté d’empêcher de se reformer. Car elle nous a appris une chose essentielle : le crime ne commence jamais avec les ruines. Il commence dans l’espace symbolique où sa possibilité cesse d’être immédiatement repoussée. Nous l’avons oublié, mais tout l’héritage de Nuremberg tient dans cette leçon.
Le crime contre la paix ne désigne jamais le seul instant de l’explosion ni l’image finale des villes en cendres. Il commence bien avant, dans la chaîne presque invisible des décisions, des justifications, des obéissances, des prudences institutionnelles, des complicités internationales, des fournitures des moyens et des silences différés qui rendent pensable puis praticable la destruction du tissu civil. Avant les immeubles effondrés, il y a les mots qui acclimatent la violence ; avant les colonnes d’exilés, il y a les doctrines qui absorbent l’eau, l’électricité, les hôpitaux et les écoles dans la catégorie indistincte de la menace ; avant les enfances amputées, il y a toujours une société qui s’est habituée à entendre la ruine comme une hypothèse de sécurité.
Nous croyons parfois n’être que les spectateurs lointains de ces bascules. Mais l’histoire enseigne l’inverse : les crimes de masse n’ont jamais seulement besoin d’armes, ils ont besoin d’une zone grise faite de fatigue morale, de fragmentation des causes, de procédures qui temporisent et de voix qui pensent pouvoir parler plus tard.
C’est pourquoi les ruines ne sont jamais l’instant final d’un crime, mais son inscription dans la durée. Les ruines ne sont jamais seulement des pierres : elles deviennent des institutions manquantes, des enfances amputées, des frontières sans retour et des générations entières condamnées à hériter non d’un monde, mais de son humanité perdue.



