Prière(s) sauvage(s)
Collectif Anastasis.
Partout, sous toutes les latitudes, les humains « prient » ; ce terme – on le sait désormais – recouvre des réalités différentes, suivant qu’ils cherchent à honorer les esprits qui bruissent dans les éléments naturels, à parler aux anciens partis depuis longtemps, à révérer des divinités multiples, à s’adresser à un dieu unique – inengendré ou trinitaire. Pourtant, tous ces gestes, visibles ou invisibles, ont en commun d’esquisser une ouverture, d’amorcer un contact avec l’au-delà du visible.

Dans le monde occidental, cette possibilité passe presque pour exotique ; s’il y a bien une prière ritualisée qui continue d’être visible – ainsi de la messe catholique, et de ses formules traditionnelles, ou des prières quotidiennes prescrites par l’islam, précisément définies -, la prière libre, intérieure, celle de la rencontre nue avec Dieu (si tant est que l’on comprenne ce que recouvre ce mot), suscite le désarroi. Elle apparaît tout à la fois comme l’acte absolu et comme l’acte impossible. Nous, êtres finis, conscients de notre fragile existence et de notre mort, serions capables, par notre corps et par notre pensée, de viser l’au-delà de tout, de nous ouvrir à lui : possibilité proprement inouïe !
Extrait [6]
« Il faut oublier des mots comme Dieu, la mort, la souffrance, l’éternité. Il faut devenir aussi simple que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être. » (Etty Hillesum)
Je découvre sans cesse en moi un espace de liberté infini qui se déploie, dans le vis-à-vis d’une présence plus intime à moi-même que moi-même.
« Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même. » (Saint Augustin).
Encore faut-il que je prenne le temps de m’y asseoir, d’y descendre, d’y accorder un peu de temps, de repos, de respiration. C’est dans cet espace infini de liberté qu’il est possible de souffler, rêver, aimer, et aussi de construire des résistances.
De cet espace, des paroles jaillissent, parfois de l’Évangile, de textes lus, de personnes qui les ont prononcées. Elles viennent scander ma vie, pour peu que je leur laisse la place nécessaire, et donc que je ne sois pas totalement noyée par mon quotidien, happée par mille distractions.
Fragile et fort, ce socle, cet être est ce qui demeure envers et malgré tout. Impossible d’en tracer les contours, cette présence au plus profond de moi-même me saisit et me rend capable de voir la beauté du monde et des liens qui le tissent. Depuis le silence intérieur répondent les merveilles de ma vie, en un va-et-vient incessant. A l’oraison fait écho cet instant précieux où je tiens mon enfant dans mes bras. Et ces visages, ces paroles que je chéris, ces solidarités qui me bouleversent, ces montagnes qui m’apaisent ; « toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur » (Daniel 57). Il faut que je les enfouisse en moi pour pouvoir les contempler. Méditer cela dans mon cœur, composer avec toutes ces réalités de ma vie, les laisser s’intégrer en moi, les laisser s’étaler, résonner, en comprendre le sens.
« Plus vaste que l’océan, plus libre que le désert et plus intime que le cloître le plus reclus, où l’esprit entre dans sa grandeur, par ce recueillement au centre qui le rend présent à tous les points de la circonférence » (Maurice Zundel).
C’est ainsi que se révèle pour moi Dieu aimant. C’est ainsi que j’apprends à le rencontrer, à le connaître. Et puis aussi, peu à peu, laisser le souffle désertique, le souffle de fin silence, prendre le dessus, purifier, polir, simplifier mon tumulte intérieur et extérieur. Simplifier aussi mes demandes et mes désirs pour qu’ils rejoignent autant que possible le cœur battant de ma vie.
« Prier ce n’est pas être intelligent, c’est être là » (Madeleine Delbrêl).
https://collectif-anastasis.org/2026/04/23/prieres-sauvages/



