Le féminisme prend le relais des « Indignés »… et va plus loin
Juan José Tamayo.
Après le déclin du mouvement des « Indignés », le féminisme apparaît comme l’un des mouvements capables de reprendre le flambeau d’un « autre monde possible ».

Le mouvement féministe poursuit ce combat et continue de mobiliser les personnes animées d’un esprit d’émancipation et d’un engagement révolutionnaire pour mettre un terme à la barbarie engendrée par les inégalités, les formes d’esclavage et les oppressions qui menacent de transformer le monde en un colosse en flammes.
Un mouvement de lutte et d’émancipation
Il le démontre dans ses luttes contre la structure sociale patriarcale, dans sa pédagogie visant à déconstruire les masculinités hégémoniques, qui constituent le fondement du patriarcat, et dans ses revendications d’égalité, de justice et de parité entre les sexes dans tous les domaines : politique, social, économique, professionnel, éducatif, religieux, éthique, domestique et tout particulièrement dans la vie quotidienne. L’un des symboles les plus éclatants de ces luttes est constitué par les grandes manifestations que le mouvement féministe organise chaque année le 8 mars dans un climat pacifique et de résistance.
Un féminisme pluriel, intersectionnel et anticapitaliste
Le féminisme, en tant que théorie critique de la société patriarcale et de l’ordre culturel qui la légitime, et en tant que mouvement d’émancipation des femmes face à la violence patriarcale systémique, présente des caractéristiques similaires à celles du mouvement des Indignés tout en allant plus loin. Il est pluriel ; c’est pourquoi il convient de parler de « féminismes » et d’éviter toute tentative d’hégémonie d’un féminisme sur les autres. Il se définit comme anticapitaliste, car il lutte contre l’alliance entre le capitalisme et le patriarcat.
Il est intersectionnel, car il ne limite pas l’oppression des femmes au genre, mais prend en compte et répond aux différentes oppressions qu’elles subissent en raison de leur origine ethnique, de leur culture, de leur religion, de leur classe sociale, de leur identité affective et sexuelle, de leur origine géographique, de leur appartenance raciale, etc. Il possède une caractéristique qui faisait peut-être défaut à la mobilisation des Indignés : il se montre critique, voire iconoclaste, envers la masculinité hégémonique et les masculinités sacrées, et prône d’autres modèles dissidents et alternatifs de la masculinité.
Le féminisme articule harmonieusement le local et le global. Il est interculturel, car il intègre les différentes traditions égalitaires présentes dans toutes les cultures ; interreligieux, car il s’appuie sur les traditions religieuses, spirituelles et sapientielles qui reconnaissent l’égale dignité des hommes et des femmes ; et interethnique, car il considère la pluralité des ethnies comme une richesse de l’humanité.
Il respecte les différents modèles de démocratie active, participative et de base ; il est pacifiste, car il pratique la non-violence active ; décolonial, parce qu’il remet en cause l’ordre colonial occidental qui réduit les femmes à la non-existence ; radical, parce qu’il va à la racine des systèmes de domination ; écologique, parce qu’il défend la nature spoliée par le modèle de développement scientifique et technique de la modernité ; et biodiversifié.
Solidarités féministes contre le néolibéralisme
Cette conception plurielle du féminisme conduit à une exigence politique plus large : construire une solidarité féministe anti-néolibérale et non colonisatrice. L’intellectuelle indienne décoloniale Chandra Tapade Mohanty défend une alliance féministe transnationale à travers les luttes anticapitalistes, qui conduise à la création de nouvelles « solidarités féministes capables de transcender les divisions liées au lieu, à l’identité, à la classe, au travail et aux croyances ». C’est certes une alliance difficile, mais elle est aujourd’hui plus nécessaire que jamais, car si le capitalisme détruit bon nombre des possibilités de solidarité, il en offre de nouvelles qu’il faut activer.
Il existe une tendance très répandue à ignorer le genre en tant que catégorie d’analyse dans les mouvements altermondialistes et à ne pas considérer la critique anticapitaliste comme centrale dans les projets féministes, surtout dans le Nord global. Je pense donc, à l’instar de Mohanty, qu’il est nécessaire que les féministes (et j’ajoute : le mouvement des hommes pour l’égalité) soient anticapitalistes, tout comme les militants et théoriciens altermondialistes doivent être féministes et utiliser, dans leurs analyses politiques et économiques, les catégories issues de la recherche sur le genre. Il faut forger des solidarités éclairées et autoréflexives entre les féministes dans la lutte contre la logique dominante du capitalisme mondial et contre la naturalisation de son orientation patriarcale, raciste et néocoloniale.
La philosophe féministe espagnole Ana de Miguel se dit en accord avec Mohanty et précise que les mobilisations anticapitalistes du féminisme s’inscrivent dans la lutte contre le néolibéralisme économique et sexuel, ainsi que contre la colonisation de la vie des femmes et des hommes, imposée par la mondialisation néolibérale. Le néolibéralisme économique, raisonne De Miguel, « trouve dans l’inégalité entre les sexes et dans le néolibéralisme sexuel une source importante de légitimation du cœur de son discours : tout a un prix, tout peut s’acheter et se vendre ». « À condition, conclut-elle ironiquement, que les personnes concernées y consentent ». C’est le « mythe du libre choix ».



