Devenir plus humains en ce XXIe siècle
Michel Gigand et Jean-Marie Peynard interviewés par Golias
À plusieurs reprises [1] depuis que votre livre est paru fin janvier 2026, et il connaît un succès certain, nous vous avons donné la parole à vous deux, Jean- Marie Peynard et Michel Gigand, pour préciser certains points de votre livre. Lors des précédentes présentations dans Golias hebdo, vous avez remis à plus tard de parler des choix à faire aujourd’hui en cohérence avec ce que nous savons désormais du Jésus historique. Vous acceptez de commencer à en parler dans cet article, et nul doute que nos lectrices et lecteurs seront intéressés par ce que vous allez nous faire partager maintenant.

L’aventure libératrice des chrestiens, nazaréens, nous concerne aussi aujourd’hui…
Nous avons essentiellement parlé jusqu’à maintenant de l’avant-rupture et de l’après-rupture à la fin du premier siècle et au début du deuxième siècle. Mais, dans notre livre, nous ne manquons pas pour autant d’écrire en quoi cette histoire nous concerne toujours aujourd’hui en ce vingt-et-unième siècle. Pourquoi nous nous sommes intéressés à la Bonne Nouvelle libératrice de Jésus de Nazareth et de ses tout premiers disciples ? C’était bien sûr longtemps avant que nous ne découvrions le Jésus historique désormais accessible à notre connaissance. Mais cette découverte assez récente de l’humain Jésus historique, qui n’a jamais été Christ, jamais fils unique de Dieu, nous renforce durablement dans notre attachement à cet humain exceptionnel et à ses disciples qui ont laissé un témoignage écrit dès le vivant du Nazaréen.
Nous avons été passionnés dans notre jeunesse par une interprétation de l’Évangile qui « collait » bien avec les réalités que nous vivions dans notre vie quotidienne, au boulot et dans le quotidien de la vie, cette vie en classe ouvrière où nous luttions dans nos boites pour permettre des conditions de travail qui soient dignes et exiger un partage des richesses, combats que nous continuons à mener dans un cadre interprofessionnel à nla retraite comme nous le faisions dans notre vie active. Ces convictions-là n’ont pas changé et elles sont même renforcées par le fait que nous savons que le Nazaréen a été assassiné à cause de ses choix de défense des exploités de son peuple, victimes d’un système injuste lié au temple.
Nous avons été depuis tous jeunes saisis par cet Homme Jésus de Nazareth ainsi que par ses premiers disciples que nous appelons chrestiens, par ce qu’ils vivaient, par ce qu’ils proposaient. Tout cela a renforcé notre engagement à lutter pour un monde meilleur. Et nous sommes encore plus confortés aujourd’hui dans ces convictions grâce à la découverte des choix du Jésus historique.
Le pouvoir de l’argent domine à outrance aujourd’hui…
Une petite vingtaine de siècles plus tard, l’immense majorité de la population du monde vit dans la dépendance d’un système appelé système capitaliste. Pour les partisans de ce système, il s’agit de toujours faire le maximum de profits, mais le capitalisme financier d’aujourd’hui est encore plus cruel envers les gens qu’il exploite que ne l’était le capitalisme paternaliste ou le capitalisme de propriété individuelle. Le capitalisme financier, c’est donc toujours plus de profits sans se soucier des conséquences pour le peuple. Il crée une ambiance de précarisation de la société pour imposer nsa domination. Il est capable de décisions dramatiques pour garder son pouvoir. Ce pouvoir est à combattre comme l’étaient les pouvoirs dans la société antique.
Un assassinat pour protéger la richesse du pouvoir religieux…
Un exégète a écrit : « C’est évident que Jésus poursuit les mêmes rêves que les petites gens. Il ne se tourne pas vers les riches et les puissants. Qu’est-ce qu’il veut donc ? Ces petites gens sont des gens qui courbent l’échine, il veut les voir se redresser… Il leur donne conscience que leur vie a de la valeur ». (Gerd Theissen L’ombre du galiléen Cerf 1995)
Jésus de Nazareth va mener jusqu’au bout un combat contre l’élite de la religion juive de son temps qui s’enrichissait grâce au Temple de Jérusalem. Il n’acceptait pas qu’au nom de Dieu on exploite la population, étant donné que les gens étaient redevables s’ils ne respectaient pas les 613 prescriptions imposées. Les sadducéens, qui tenaient le pouvoir religieux, qui leur procurait une énorme richesse, ne vont pas supporter que Jésus s’attaque au temple. Ils vont à toute vitesse et de nuit imposer au préfet Pilate de le liquider. Pourquoi cela va se passer de nuit ? Ils savent que Jésus a le soutien du peuple, et si ça s’était passé de jour, ils savent que le peuple, acquis à la cause de Jésus, n’aurait pas laissé faire.
Il n’est pas du tout mort pour racheter nos péchés…
Jésus a été exécuté parce qu’il gênait les détenteurs du pouvoir religieux, et le préfet a finalement laissé faire pour ne pas prendre un risque éventuel de révolte. Une autre interprétation de sa mort et de sa crucifixion viendra lorsque les christiens prendront la main dans les assemblées nazaréennes ou chrestiennes. Il défigureront le combat mené par cet humain pas banal. Il ne sera plus mort pour avoir défendu son peuple d’exploités, d’opprimés, mais pour s’offrir en sacrifice afin de racheter les péchés. Incroyable !
L’avenir de l’Évangile, une chance pour les opprimés et pour transformer le monde…
C’est dans ce combat du Nazaréen pour défendre son peuple que nous nous retrouvons.
En face d’un monde dominé par le pouvoir de l’argent, ce message fondamental de préférence pour les exploités et opprimés aujourd’hui, victimes de la structure d’exploitation qu’est le capitalisme, devrait être dit et redit, mis en pratique par toutes celles et tous ceux qui s’affirment chrétiens.
Hélas ! Ce n’est malheureusement pas ce que nous constatons dans les pratiques concrètes de la très grande majorité des chrétiens et de leurs responsables… C’est effarant de voir toutes les personnes qui soutiennent le capitalisme. Pas étonnant alors pour celles et ceux qui le combattent de trouver si peu de chrétiens autour d’eux. Ils sont de l’autre bord. Mais comment ne voient-ils pas qu’ils portent un témoignage anti-évangélique ? Ils se satisfont d’une interprétation religieuse christienne. Il faut dire que la hiérarchie catholique va régulièrement dans leur sens, allant même jusqu’à ne pas dénoncer l’extrême-droite aux positions franchement opposées à celles de l’Évangile. Que sont devenues les positions du Cardinal de Courtray exprimées en 1985 : « Les thèses du Front national sont incompatibles avec l’Évangile et les valeurs chrétiennes. ! ». ..
Être chrestiens aujourd’hui, c’est quitter les vieux habits de chrétienté…
C’est au codeur de la vie quotidienne que tout se passe et non pas dans la pratique d’une religion, quelle qu’elle soit, d’autant plus qu’être chrestiens ce n’est pas adhérer à une religion. Le chemin de Dieu passe par l’humain et surtout pas par les religions qui sont des créations d’humains remontant à 6000-7000 ans av. J.-C. Nous devons aujourd’hui quitter les vieilles pratiques christiennes.
On peut affirmer désormais que les sacrements (baptême, eucharistie, pénitence, confirmation, mariage, ordre, extrême-onction) ne viennent pas en direct de Jésus. Il en va de même pour le credo et les dogmes. Les évêques et la hiérarchie n’émanent pas non plus en direct du Nazaréen. Tout cela ce sont des impostures des christiens mises en place progressivement à partir du deuxième siècle.
Nous reviendrons sur ce que nous devons partager aujourd’hui pour vivre en chrestiens et surtout pas en christiens. Les premières générations de disciples ont dû faire des choix tels que ne pas imposer la circoncision, ne pas imposer non plus le refus de manger des viandes immolées, etc. Nous-mêmes nous pouvons dire ce que signifie pour nous être chrestiens aujourd’hui dans notre monde tellement différent par certains côtés de celui antique.
Pour l’instant, apprécions un petit inventaire de l’enseignement de Jésus de Nazareth. Nous utilisons la traduction d’André Sauge dans « Enseignement de Jésus, suivi du mémoire des Chrestiens » (Golias 2024)
Impressionnant ce petit inventaire partiel du programme des chrestiens !
Le choix des opprimés : « Bienheureux, vous, les mendiants, car le règne de Dieu vous appartient » (6,20).
L’entraide et l’accueil : « Accueillez les étrangers et prenez-les sous votre protection » (6,27).
La justice : « Malheur à vous les riches ! » (6,24)
« Il est plus aisé à un chameau de passer par le “chas de l’aiguille” qu’à un riche d’entrer dans le règne de Dieu » (18,25)
« Faites le bien, prêtez, n’espérant rien en retour » (6,34)
Le pardon : « Ne jugez pas et ne mettez pas à l’écart… Ne condamnez pas… » (6,36)
L’amour des ennemis : « Accueillez et prenez soin de vos ennemis (de ceux qui ne font pas partie de vos alliances) (6,34)
Le respect de l’autre : « Que regardes-tu la paille dans le champ de vision de ton frère alors que tu n’aperçois pas la poutre qui te gêne la vue » (6,40).
L’accueil des exclus : lépreux, prostituées, handicapés, malades mentaux… « … Il y avait foule de collecteurs des impôts et d’autres individus qui étaient au banquet avec eux… Pourquoi votre maître mange-t-il et boit-il avec les collecteurs d’impôts et des laxistes ? » (5,30) ; « Celui-là il accueille les mécréants et il mange avec eux ! » (15,2) ; « Collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu » (21, 31) ; « Quand tu fais une réception, fais venir les mendiants, les estropiés, les boiteux, les aveugles » (14,13) ; « Il a installé le bivouac chez un mécréant » (19,7) …
La prière : « Lorsque vous priez, ne marmonnez pas comme le font les autres. Certains s’imaginent qu’ils seront entendus s’ils marmonnent de longues litanies… » (11,2)
Le refus de se laisser enfermer par la religion : « Détournez-vous des spécialistes de la loi, de ceux qui veulent déambuler en amples vêtements… et qui aiment les places d’honneur dans les synagogues et les premières places aux repas ». (20,47)
L’accueil des enfants (très important quand on sait qu’ils comptaient pour rien) : « Laissez faire ces enfants ; ne les empêchez pas de venir à moi ». (19, 14)
La modestie : « Quiconque se fait modeste sera élevé » (14,11)
Le refus de la richesse : « Vivre, cela ne consiste pas à ajouter du superflu à ce qui est suffisant » (12,15)
L’amour : « Se rendre proches des autres » parabole du bon Samaritain (10,25-37)
[1] Voir :
– Revenir avant le tournant qui a défiguré le chrestianisme
– Découverte d’une histoire longtemps enfouie
Source : Golias Hebdo n° 927, p. 15



