Un lépreux
Michel Deheunynck.

Depuis quelques semaines, de dimanche en dimanche, dans le début de cet Évangile de Marc, Jésus est à Capharnaüm, une ville montrée du doigt par les plus fidèles religieux. Et on le retrouve confronté à nombre de personnes avec des problèmes de santé. Il y a des épileptiques comme il y a 2 semaines, des gens fiévreux comme dimanche dernier. Et aujourd’hui, c’est un lépreux qui vient le trouver.
Que ce n’est pas beau la lèpre ! Avec des déformations, des tuméfactions, des plaies. C’est très douloureux et, en plus, c’est très contagieux. Et pour en rajouter, comme si ça ne suffisait pas, à l’époque, toute personne avec une maladie de peau mutilante, défigurante, était déclarée impure par la religion et écartée de toute vie sociale et cultuelle. Parce que ce n’était pas seulement la maladie qui était considérée comme contagieuse, mais l’impureté elle-même se transmettait de l’un à l’autre.
Alors, notre lépreux de l’Évangile va, à son tour, interpeller, solliciter Jésus. Il ne va pas lui dire gentiment des formules toutes faites, du genre « Seigneur, prends pitié ! » D’ailleurs, la pitié, il n’en veut pas. Non, il met Jésus devant les faits : regarde dans quel état je suis. J’en ai assez d’être humilié, d’être rejeté, de ne pas pouvoir vivre comme les autres, de ne pas avoir droit au bonheur. Il faut que ça change. Toi, Jésus, comme on te connaît. Tu ne peux pas trouver ça normal. !
Comme on aimerait que tous les lépreux du monde, tous les esquintés de la vie, tous les oubliés de la société, aient la force de crier comme cela leur souffrance, leur révolte, de dire qu’il y en a marre et leur volonté que ça change ! Non pas en refusant la maladie ; pour cela, on est souvent obligé de faire avec le temps de la guérison. Mais en refusant l’exclusion, le rejet, les licenciements, les expulsions, les reconduites à la frontière, etc.
Alors, devant cela, Jésus, lui, n’hésite pas.
1- Il est ému par ce lépreux, cet homme décidé qui lui dit : ma vie, elle peut et doit changer.
2- Il ose agir. Et il agit non seulement avec son cœur, mais avec ses tripes.
3- Il lui tend la main et il le touche, sans crainte d’être contaminé. Un geste interdit par la loi, par les règles d’hygiène, le règlement sanitaire et aussi par les bonnes mœurs et le code moral.
4- Il brise les tabous inhumains.
5- Il libère cet homme comme tous ceux qui sont dans sa situation
Et désormais Jésus qui a touché le lépreux sera lui-même exclu. Il ne se contente pas de secourir, de défendre les exclus. Il partage leur vie, leur sort. Il est l’un d’eux. Il le sera jusque sur la croix où Il sera lui-même défiguré, humilié avant d’être enfin reconnu, jusque par nous aujourd’hui. Mais pas comme un guérisseur ou un magicien. Parce que quand l’évangéliste Marc nous dit « la lèpre le quitta », bien sûr, il ne s’agit pas de la maladie elle-même. Il veut dire que ce lépreux cesse d’être un lépreux, quelqu’un dont on a pitié ou peur ; qu’il n’est plus réduit à sa condition ou à son handicap. Voilà la vraie guérison. Voilà le vrai miracle ! Et ce miracle-là, comme tous les miracles, Jésus attend que nous le fassions. Il compte sur nous pour une vie dans la dignité humaine pour tous les lépreux du monde, tous les mutilés d’une partie d’eux-mêmes, tous ceux qui ne correspondent pas aux modèles établis, tous ceux qui refusent la pensée unique de la société ou de la religion. Toutes ces blessures qui font des nœuds dans notre cœur. Tout ce qui blesse tant d’hommes et de femmes dans leur intégrité.
Pour rencontrer Dieu, les religions ont souvent prétendu qu’il faudrait d’abord se purifier pour en être digne. Et bien cet Évangile nous dit le contraire. C’est avec notre lèpre et notre impureté que nous pouvons reconnaître Jésus comme l’un des nôtres et briser avec lui la chaîne de l’isolement et de l’exclusion pour ouvrir enfin la porte de l’amour !
Source : La périphérie : un boulevard pour l’évangile (Ed. Temps Présent), p. 79


