Jésus, avec ou sans la foi
Louis Cornellier.
Les chrétiens, comme leur nom l’indique, placent Jésus au cœur de leur vie. Il est pour eux, en quelque sorte, le visage humain de Dieu. Pour les autres, pour les athées, notamment, il ne peut en aller ainsi. Ça n’empêche pas plusieurs de ces derniers d’admirer l’homme Jésus.
André Comte-Sponville, par exemple, en parle comme d’un « juif pieux, il y a deux mille ans, qui laissa comme un sillon de lumière », comme d’un « maître spirituel, qui chasse les marchands du temple, qui nous apprend à grandir et à donner ». Jésus, insiste encore le philosophe dans une splendide formule, « est le plus faible de tous les dieux, le plus humain ; c’est pourquoi c’est le seul vrai, qui n’en est plus un — parce qu’aucune puissance n’est Dieu, mais l’amour seul ».

Jésus, en d’autres termes, est si grand qu’il résiste même à l’effacement de la foi en Dieu. La raison en est simple : le Nazaréen s’impose, par sa vie, par son œuvre, comme un guide spirituel prophétique, écrit le théologien et juriste nonagénaire québécois Guy Durand dans Jésus de Nazareth, maître de vie spirituelle et éthique (PUL, 2024, 272 pages). Cet essai tente de faire ressortir le message de Jésus en mettant « les dogmes chrétiens entre parenthèses » et en lisant dans les Évangiles un art de vivre, qui s’adresse autant aux croyants qu’à tous les autres.
Questions de méthode
Fidèle au style juridique et pédagogique qui caractérise l’ensemble de son œuvre, Durand, dans son nouveau livre, travaille avec méthode, ce qui contribue à la clarté de son propos, mais donne à l’ensemble un ton souvent un peu trop didactique. L’ouvrage, en effet, aurait pu s’appeler Jésus 101, tant il s’apparente à un cours d’introduction au personnage.
Durand revient d’abord sur ce qu’on sait du Jésus historique : homme du peuple, de la classe moyenne de son temps, né à Nazareth, parlant principalement l’araméen, critique des autorités religieuses et politiques, pas ascète comme Jean le Baptiste, doux, humble, pacifiste, mais « polémiste redoutable » à ses heures. Pour Jésus, Dieu, dont il se fait le messager, est unique, discret — il laisse aux humains la responsabilité du monde — et paternel, c’est-à-dire non vengeur ; il veut l’amour, la justice et la miséricorde.
Durand insiste ensuite sur l’idée que, « pour prendre Jésus comme maître spirituel aujourd’hui, il y a donc un triple travail à faire ». Il faut, d’abord, lire avec attention les textes évangéliques, en tenant compte de leur genre littéraire et de leur contexte de rédaction. Il importe, ensuite, de procéder à un travail de « déculturation » afin « de dégager le message de ce qui le relie trop à la culture du temps ». Un effort d’inculturation, enfin, s’impose pour transposer les gestes et les paroles de Jésus « dans le monde d’aujourd’hui, [pour] les comprendre pour soi, dans le milieu où chacun vit ».
On peut douter des chances de réussite du projet. Il est extrêmement difficile d’appréhender le message de Jésus en faisant abstraction de son lien à Dieu et donc à la foi. La Bonne Nouvelle de Jésus, en effet, est, selon lui, celle de Dieu, dont il s’agit d’annoncer ou d’espérer, à tout le moins, le Règne. Tout ce que fait ou ce que dit Jésus s’inscrit dans cette logique. Par conséquent, recevoir son message sans croire en Dieu représente une énorme difficulté.
Durand, d’ailleurs, ne parvient pas toujours à mettre entre parenthèses l’élément confessionnel. Son Jésus pour tous demeure essentiellement celui des chrétiens, mais peut-être était-ce inévitable. Distinguer Jésus de Dieu est un exercice passionnant, auquel je me livre souvent moi-même, mais probablement condamné à l’insatisfaction, tant le premier s’identifie au second.
Liberté, amour, justice et miséricorde
Qu’à cela ne tienne ! l’exercice mérite d’être tenté, comme en témoigne le point de vue de Comte-Sponville, qui montre que la foi n’est pas une condition absolue pour prendre Jésus comme modèle de vie.
La spiritualité de Jésus, expose Durand, se caractérise par quatre traits principaux. Elle est, d’abord, intérieure, c’est-à-dire centrée sur l’intention plus que sur les rituels. Pour Jésus, par exemple, la vraie pureté est éthique. Elle est, de plus, libre. Les lois, les coutumes, les préjugés ne sauraient entraver la liberté intérieure de chacun. Elle prône le détachement vis-à-vis de l’argent, des richesses, mais aussi vis-à-vis des liens familiaux quand ceux-ci deviennent écrasants. Elle se vit, enfin, dans la sérénité, malgré les obstacles, parce qu’elle est habitée par l’idée que la vie humaine est belle et a du sens. Les incroyants peuvent eux aussi s’inspirer d’un tel programme.
Le « message éthique central de Jésus », quant à lui, s’articule autour des trois attributs du Royaume annoncé. L’amour, d’abord, « spirituel et altruiste » et non sensuel et intéressé, qui passe par l’accueil et l’accompagnement sincère du prochain. La justice, ensuite, qui exige le respect de tous, sans exception, la reconnaissance du mérite, mais aussi celle des besoins. La justice, selon Jésus, c’est le partage, bien sûr, mais aussi « la transformation des structures sociales de sorte qu’il y ait moins d’inégalités », écrit Durand, avant de préciser, à raison, que « choisir Jésus pour maître spirituel ne peut aller aujourd’hui sans une prise en considération de la justice sociale, voire sans une certaine vision de gauche ». La miséricorde, enfin, l’importance du pardon, la nécessité de donner la chance de s’amender, complète le message éthique central.
Viennent s’y ajouter ce que Durand appelle des valeurs éthiques essentielles. Jésus, par exemple, « ne condamne pas formellement l’argent », mais il « condamne l’attachement excessif aux richesses » qui rend aveugle aux autres. L’humilité, la sincérité et la fidélité occupent aussi une place importante dans l’éthique de Jésus, tout comme la reconnaissance de l’égale dignité des femmes par rapport aux hommes.
Quand Jésus parle de Dieu, conclut Durand, « il instaure une dynamique révolutionnaire de liberté intérieure, au service de l’amour, de la justice et de la miséricorde envers le prochain entendu dans un sens large ». Même en l’absence de croyance en Dieu, cet élan éthique conserve sa pertinence et sa valeur.
Constance et fidélité
On pourra trouver que tout cela est déjà connu et n’ajoute pas grand-chose de nouveau à la connaissance de ceux et celles qui sont déjà familiers du message de Jésus. Durand, en effet, ne propose pas vraiment d’interprétations originales et n’a pas non plus un style qui viendrait insuffler une nouvelle vigueur à des idées souventes fois revisitées. La qualité de son travail, je le répète, tient plus à son caractère méthodique et pédagogique.
Elle tient, aussi, à la constance. Durand a 91 ans. Il a commencé à écrire sur les questions éthiques en 1971, c’est-à-dire il y a plus de 50 ans. Il y a quelque chose d’admirable dans cette fidélité à des convictions. Aujourd’hui, au soir de sa vie, il redit que la spiritualité et l’éthique de Jésus l’ont profondément inspiré depuis le début. Il s’essaie même à les dégager de leur gangue religieuse pour les rendre plus universelles dans un souci de partage.
Qu’on me permette d’être ému devant une telle fidélité.
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