Du patriarcat religieux à l’égalité des personnes
Juan José Tamayo.

Les religions constituent aujourd’hui l’un des derniers et l’un des plus efficaces bastions de légitimation et de maintien du patriarcat. Pour cela, elles s’appuient sur la masculinité de Dieu, comme l’ont déjà reconnu deux philosophes féministes américaines, Mary Daly (1928-2019) et Kate Millet (1934-2017). Dans son livre Beyond God the Father (1973), Mary Daly affirmait : « Si Dieu est mâle, le mâle est Dieu ». C’est vrai : le patriarcat religieux légitime le patriarcat politique, social et culturel. Dans le même sens, Kate Millet a indiqué dans son livre Sexual Politics (1970) : « Le patriarcat a toujours Dieu de son côté ».
En contrepoint, le 8 mars est sans doute l’une des dates les plus significatives pour la mobilisation des citoyens, y compris des citoyens qui se considèrent comme religieux, contre le patriarcat, et une excellente occasion, que nous ne pouvons pas manquer, de réfléchir au rôle important que les religions jouent encore souvent dans le maintien du patriarcat et de la violence de genre avec leurs discours homophobes, leur théologie androcentrique, leurs morales misogynes et leur organisation patriarcale.
Les religions ont exercé historiquement, et continuent de le faire aujourd’hui, différents types de violence à l’égard des femmes : physique, psychologique, symbolique, sexuelle, religieuse, etc., à travers les formes les plus sibyllines et les plus indécentes, allant jusqu’à la manipulation de leur conscience ; elles ont abusé de leur crédulité, non pas parce qu’elles seraient crédules par nature, au contraire, mais parce qu’elles ont été éduquées dans la crédulité et non dans la rationalité, dans la soumission et non dans la résistance, dans la conformité à l’ordre patriarcal et non dans l’indignation et la protestation contre celui-ci.
Les textes sacrés ne sont pas rares à en faire état. Ils justifient le fait de battre les femmes, de les lapider, de les offrir en sacrifice pour accomplir une promesse et apaiser la colère des dieux, de les enfermer dans la maison, de les bâillonner et de les contraindre au silence lors des célébrations religieuses, de ne pas reconnaître leur autorité, de ne pas valoriser leur témoignage sur un pied d’égalité avec celui des hommes, de les exclure des rôles de direction et des prises de décision, y compris celles qui ont trait à leur vie. Les pratiques religieuses d’exclusion le confirment.
Elles sont accusées de tomber dans la tentation et de tenter les hommes, et pour cela elles méritent d’être punies. Des choses du passé ? Non
Les femmes ne sont pas présumées innocentes, elles sont présumées coupables jusqu’à preuve du contraire. Elles sont accusées d’être tombées dans la tentation et d’avoir tenté les hommes, et pour cela elles méritent d’être punies. Des choses du passé ? Non. Elles sont tristement présentes dans l’imaginaire social religieux, ainsi que dans l’esprit et les pratiques de pas mal de chefs religieux et de «guides spirituels ».
Certains Pères de l’Église les considéraient comme « la porte de Satan » et la « cause de tous les maux ». Un théologien aussi influent dans le christianisme qu’Augustin d’Hippone est allé jusqu’à affirmer que l’infériorité des femmes relève de l’ordre naturel. Un autre théologien aussi décisif dans la théologie chrétienne que Thomas d’Aquin a défini les femmes comme des « mâles imparfaits ». Luther parlait des femmes comme étant inférieures en esprit et en corps parce qu’elles avaient succombé à la tentation et affirmait que les femmes n’avaient été créées que pour servir les hommes et être leurs auxiliaires.
La violence des ecclésiastiques à l’égard des femmes, y compris celles de saints comme Augustin d’Hippone, est décrite dans toute sa crudité et son réalisme dans une scène du roman Vita brevis de Jostein Gaarder [1], qui reprend la lettre adressée par Floria Emilia à Aurelius Augustin, avec qui elle a vécu en concubinage pendant douze ans :
« Un soir, alors que nous avions à nouveau partagé les dons de Vénus, tu t’es soudain tourné vers moi avec colère et tu m’as frappée. Te souviens-tu que tu m’as frappée ? Toi qui étais autrefois un respectable professeur de rhétorique, tu m’as brutalement frappée parce que tu t’étais laissé tenter par ma tendresse ! C’est moi qui suis responsable de ton désir…. Monseigneur, tu m’as battue et tu as crié parce que j’étais redevenue une menace pour le salut de ton âme. Tu as pris un bâton et tu m’as encore frappée. J’ai cru que tu voulais mettre fin à ma vie parce que cela aurait été pour moi comme te castrer. Mais je n’ai pas eu peur pour ma vie, j’étais juste brisée, tellement déçue et honteuse de toi que je me souviens clairement que j’ai souhaité que tu me tues sur-le-champ ». [2]
Après avoir raconté l’agression en détail, Floria fait remarquer que ce n’est pas elle qu’Agustín a frappée, mais Ève, la femme, et lui rappelle, en citant Publius Sirius, que celui qui se comporte injustement envers une personne menace beaucoup de gens. À la fin de la lettre, elle confesse à l’évêque d’Hippone, avec une dramatisation justifiée : « Je tremble parce que je crains que ne viennent des temps où des femmes seront tuées par des hommes de l’Église de Rome » [3]. Elle poursuit en posant une question qui fait froid dans le dos : « Mais pourquoi faudrait-il les tuer, honorable évêque ? Parce qu’elles vous rappellent que vous avez renoncé à votre âme et à vos attributs. Et en faveur de qui ? En faveur d’un Dieu, dis-tu, en faveur de Celui qui a créé le firmament qui te couvre et la terre sur laquelle vivent les femmes qui te mettent au monde » [4].
L’ancienne compagne d’Augustin dit aux hommes d’Église que, si Dieu existe, il les jugera pour les plaisirs auxquels ils ont tourné le dos et pour avoir nié l’amour entre l’homme et la femme. Floria Aurelia termine la lettre en informant l’évêque que, si c’est lui qui a pris soin de lui envoyer ses Confessions pour qu’elle puisse être baptisée, elle ne lui donnera pas cette satisfaction.
L’une des formes de rébellion des femmes contre les religions consiste à les mettre en veilleuse jusqu’à ce qu’elles changent leurs pratiques sexistes et leurs discours androcentriques et construisent des communautés fraternelles et morales incluant différentes identités affectivo-sexuelles et différents modèles familiaux, non sans avoir au préalable dénoncé leurs abus devant les tribunaux, exigé un changement anthropologique radical et demandé réparation pour les dommages causés à leur dignité.
Dans le cas du christianisme, le modèle de référence est le mouvement égalitaire de Jésus de Nazareth qui, au fil des siècles, est devenu son contraire : un patriarcat dont les fondements sont l’image masculine de Dieu et ses anciens attributs d’omnipotence, d’omniscience, d’omniprésence, de providence et même de violence, et la patriarcalisation de la christologie, qui ne comprend l’incarnation de Dieu que dans la clé masculine.
La déconstruction du patriarcat ecclésiastique en théorie et en pratique exige la démasculinisation de Dieu et la dépatriarcalisation de Jésus de Nazareth. C’est la tâche de la théologie féministe, qui aide à passer du patriarcat à la communauté des égaux, mais c’est aussi la tâche de la théorie du genre, qui ne peut pas faire la sourde oreille au cri de nombreuses femmes croyantes emprisonnées dans le patriarcat religieux. La théologie féministe et la théorie du genre doivent marcher ensemble en harmonie afin d’élaborer une théorie critique du patriarcat dans les religions et la société et d’activer de nouvelles pratiques émancipatrices qui surmontent les discriminations intersectionnelles du genre, de l’ethnicité, de la culture, de la religion, du sexe, de l’identité sexuelle et de la classe sociale.
[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Vita_Brevis_(Gaarder) [2] Jostein Gaarder, Vita brevis. La carta de Floria Emilia a Aurelio Agustín, Siruela, Madrid, 1997, pp. 112-113. [3] Ibid, p.126. [4] Ibid, p.126-127.



