Léon XIV : « Il est urgent d’ancrer une culture de la prévention dans l’Église »
Dans un message adressé au « Projet Ugaz » au Pérou, le pape réaffirme l’engagement de l’Église dans la prévention des abus et salue le travail des journalistes d’investigation qui, « avec courage, patience et fidélité à la vérité, éclairent le visage meurtri, mais plein d’espoir de l’Église ».
Johan Pacheco – Cité du Vatican

Le pape Léon XIV a exprimé sa gratitude dans un message adressé aux journalistes péruviens qui ont mené des enquêtes sur les abus dans l’Église et ont porté plainte. « Je tiens à remercier ceux qui ont persévéré dans cette cause, même lorsqu’ils ont été ignorés, discrédités ou même poursuivis en justice ».
Le message a été lu à Lima (Pérou) par Mgr Jordi Bertomeu, commissaire apostolique pour l’affaire Sodalicio, ce vendredi 20 juin à la fin de la présentation de la pièce de théâtre « Proyecto Ugaz » qui retrace la vie de la journaliste Paola Ugaz qui lutte contre les injustices à travers ses enquêtes journalistiques.
« Avec un profond respect et une profonde reconnaissance, un peu plus d’un mois après le début de mon pontificat, mais en me souvenant avec gratitude des près de 40 ans écoulés depuis ma première mission au Pérou, je m’associe à la première de la pièce Proyecto Ugaz, qui donne une voix et un visage à une douleur trop longtemps passée sous silence », déclare le pape dans son message.
La lutte contre les abus
« Cette pièce n’est pas seulement du théâtre, dit le pape Léon XIV, c’est un souvenir, une dénonciation et, surtout, un acte de justice. À travers elle, les victimes de l’ancienne famille spirituelle du Sodalicio et les journalistes qui les ont accompagnées — avec courage, patience et fidélité à la vérité — illuminent le visage blessé, mais plein d’espoir de l’Église ».
Le pape affirme qu’il s’agit également d’un combat de l’Église qui reconnaît la blessure infligée à tant de personnes trahies alors qu’elles cherchaient du réconfort : « Votre combat pour la justice est aussi celui de l’Église. Car, comme je l’ai écrit il y a des années, “une foi qui ne touche pas les blessures du corps et de l’âme humaine est une foi qui n’a pas encore connu l’Évangile”. Aujourd’hui, nous reconnaissons cette blessure chez tant d’enfants, de jeunes et d’adultes qui ont été trahis alors qu’ils cherchaient du réconfort ; et aussi chez ceux qui ont risqué leur liberté et leur réputation pour que la vérité ne soit pas enterrée ».
La conversion ecclésiale
Le pape a rappelé les paroles de son prédécesseur, François, dans sa lettre au peuple de Dieu en août 2018 : « La douleur des victimes et de leurs familles est aussi notre douleur, et il est donc urgent de réaffirmer notre engagement à garantir la protection des mineurs et des adultes vulnérables ». Dans cette même lettre, il évoquait la différence entre délit et corruption, et exhortait à une conversion ecclésiale profonde : « Cette conversion n’est pas rhétorique, mais un chemin concret d’humilité, de vérité et de réparation », disait-il.
Léon XIV souligne également l’urgence d’ancrer la culture de la prévention dans l’Église : « La prévention et la prise en charge, dit le pape, ne sont pas une stratégie pastorale : elles sont au cœur de l’Évangile. Il est urgent d’ancrer dans toute l’Église une culture de la prévention qui ne tolère aucune forme d’abus, qu’il soit de pouvoir ou d’autorité, de conscience ou spirituel, ou sexuel. Cette culture ne sera authentique que si elle naît d’une vigilance active, de processus transparents et d’une écoute sincère de ceux qui ont été blessés ».
« Nous avons besoin des journalistes »
Le Souverain Pontife souligne l’importance du journalisme d’investigation : « Nous avons besoin des journalistes ». Et il remercie tout particulièrement « Paola Ugaz pour son courage d’être venue le 10 novembre 2022 voir le pape François et lui demander protection face aux attaques injustes dont elle était victime, ainsi que trois autres journalistes, Pedro Salinas, Daniel Yovera et Patricia Lachira, pour avoir dénoncé les abus commis par un groupe ecclésiastique basé dans plusieurs pays, mais né au Pérou. Parmi les nombreuses victimes d’abus, il y avait également des victimes d’abus économiques, les membres des communautés de Catacaos et de Castilla, ce qui rendait les dénonciations encore plus intolérables ».
Le Saint-Père se souvient de sa rencontre avec les journalistes au début de son pontificat, où il leur disait : « La vérité n’appartient à personne, mais il est de la responsabilité de tous de la rechercher, de la protéger et de la servir ». Le pape déclare que cette rencontre « a été une réaffirmation de la mission sacrée de ceux qui, par leur métier de journaliste, deviennent des ponts entre les faits et la conscience des peuples. Même dans des conditions très difficiles ».
La liberté de la presse
Le pape Léon XIV lance également à cette occasion un appel en faveur de la défense d’un journalisme libre et éthique : « Aujourd’hui, je lève à nouveau la voix avec inquiétude et espoir en regardant mon cher peuple péruvien. En cette période de profondes tensions institutionnelles et sociales, défendre un journalisme libre et éthique n’est pas seulement un acte de justice, mais un devoir pour tous ceux qui aspirent à une démocratie solide et participative ».
« La culture de la rencontre ne se construit pas avec des discours vides ou des récits manipulés, mais avec des faits racontés avec objectivité, rigueur, respect et courage », déclare le pape.
Il exhorte les autorités péruviennes, la société civile et chaque citoyen « à protéger ceux qui, des radios communautaires aux grands médias, des zones rurales à la capitale, informent avec intégrité et courage. Lorsqu’un journaliste est réduit au silence, c’est l’âme démocratique d’un pays qui s’affaiblit ».
« La liberté de la presse, déclare Léon XIV, est un bien commun inaliénable. Ceux qui exercent cette vocation en toute conscience ne peuvent voir leur voix étouffée par des intérêts mesquins ou par la peur de la vérité ».
Et s’adressant à tous les communicateurs péruviens, il leur dit : « J’ose vous dire avec affection pastorale : n’ayez pas peur. Par votre travail, vous pouvez être les artisans de la paix, de l’unité et du dialogue social. Soyez des semeurs de lumière au milieu des ténèbres ».
Le « Projet Ugaz »
Enfin, il réitère son souhait que cette œuvre théâtrale du « Projet Ugaz » « soit un acte de mémoire, mais aussi un signe prophétique. Qu’elle réveille les cœurs, éveille les consciences et nous aide à construire une Église où personne ne doit plus souffrir en silence, et où la vérité n’est pas considérée comme une menace, mais comme un chemin de libération ».
Le « Projet Ugaz » rappelle la valeur du journalisme d’investigation, le courage de la dénonciation, la lutte contre les abus, les crimes et les actes de corruption, et la blessure des victimes d’abus, dont beaucoup continuent de réclamer justice et l’instauration d’une forte culture de prévention.
Paola Ugaz et le journaliste Pedro Salinas ont mené une enquête sur les abus commis au sein de la Société de vie apostolique Sodalitium Christianae Vitae, publiant en 2015 le livre « Mitad hombres, mitad soldados » (Mi-hommes, mi-soldats) avec les témoignages des victimes. Cela a donné lieu à des enquêtes pénales contre les personnes impliquées et à des procès ecclésiastiques qui ont abouti à la suppression, en avril 2025, des Sociétés de vie apostolique du Sodalicio de Vida Cristiana et de la Fraternidad Mariana de la Reconciliación, ainsi que des Associations de fidèles des Servantes du Plan de Dieu et du Mouvement de vie chrétienne.
On peut lire nos précédents articles sur l’affaire Salinas et Solidacio :
Crise et situation inédite au Pérou autour de l’affaire Salinas
Pérou : l’opinion publique fait pression sur un scandale judiciaire
Le Vatican ouvre une enquête sur les abus sexuels commis au Pérou par le groupe religieux Sodalicio



