Comment Jésus de Nazareth devint Jésus-Christ. Entretien avec André Sauge
Régine et Guy Ringwald.
C’est par une démarche de linguiste, avec une méthode à caractère scientifique, libre de tout préjugé dogmatique ou apologétique, qu’André Sauge regarde la formation du christianisme des origines. Dans l’entretien qu’il a accordé à NSAE, il expose les grandes lignes de ce qu’il a découvert : Jésus-Christ se distingue radicalement de la personne de Jésus de Nazareth. Un rien ! Cela peut mettre en cause la religion qui a imprégné la vie des peuples d’Occident depuis deux mille ans.
Mais alors, qu’en est-il de toute la théologie sacrificielle sur laquelle se fonde l’enseignement des Églises ? Qu’en est-il de l’organisation pyramidale basée sur la prêtrise, c’est-à-dire sur le sacrifice, justement, et qui a nom cléricalisme, tant décrié aujourd’hui ? Or il se trouve que ces découvertes sur le statut des textes constituant le Nouveau Testament rejoignent étrangement les réflexions des théologiens modernes qui, en marge des institutions, ne peuvent plus accepter sans examen la thèse de Jésus, Messie, qui se sacrifie pour nos péchés.
Dans leurs célèbres émissions, sur Arte, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur ont rappelé qu’Alfred Loisy a été excommunié parce qu’il dissociait clairement l’enseignement de Jésus de Nazareth de la prédication de l’Église. Or Loisy, contre lequel l’Église catholique a déclenché la bien triste « crise du modernisme », écrivait et enseignait il y a un siècle. Récemment, la théologie sacrificielle est vigoureusement mise en cause par plusieurs auteurs -qu’on pourrait appeler modernistes, justement- : citons ceux, publiés ici-même, de Maria Corbi (« La cage dorée de Jésus de Nazareth ») et de Michel Leconte.
La recherche de Jésus de Nazareth, l’homme-Jésus, le Jésus de l’Histoire, est donc de plus en plus à l’ordre du jour. Les travaux d’André Sauge, par son approche qui étudie le texte pour ce qu’il est et tel qu’il est, pourraient bien apporter une pierre solide à l’édifice.

Depuis fort longtemps, de nombreux auteurs ont été à la recherche du « Jésus de l’histoire ». L’opinion générale est que l’homme demeure pratiquement inaccessible. Dans vos travaux publiés récemment[i], vous dites avoir trouvé des documents qui donnent un accès direct à Jésus de Nazareth. Pouvez-vous nous dire ce qu’il en est ?
Ce ne sont pas des documents que j’ai trouvés, je me suis borné à les rendre visibles.
Tout étudiant en grec qui s’intéresse aussi au Nouveau Testament a appris que de grands pans de l’évangile de « Luc » et des Actes des Apôtres ont été écrits en grec standard de la koinè (période gréco-romaine)[ii]. En raison de cela, dans mon enseignement du grec, à Genève, j’autorisais les élèves à préparer des extraits de l’évangile de Luc pour leur examen oral de maturité (baccalauréat). En suivant les préparations des élèves, je me suis aperçu qu’ils proposaient des traductions contestables, faites à l’appui des traductions de la TOB, notamment. J’ai alors décidé de traduire tout le texte en grec standard, et d’abord l’évangile. Cela m’a permis de mettre en évidence par exemple que le « discours de la plaine » dans « Luc » divergeait de manière assez radicale, en ce qui concerne les contenus, du discours « depuis la montagne » dans Mattieu, et aussi que ce qu’on appelait le « bien propre à Luc[iii] » ne pouvait émaner que d’un maître des paradoxes et certainement pas d’un prédicateur. Il me fallait remonter à ce maître, qui selon toute vraisemblance s’appelait Jésus de Nazareth. Un heureux hasard m’a permis très vite de prendre connaissance des fragments d’un dénommé « Papias[iv] », cité par Eusèbe, évêque de Césarée Maritime au temps de Constantin, dont il était un conseiller (in Histoire ecclésiastique, III, 39).
A la lecture de ces fragments, qu’avez-vous découvert qui ouvrait une nouvelle compréhension du personnage de Jésus de Nazareth ?
Je fais de ces fragments une lecture hors de toute contrainte liée à l’obligation de respecter la tradition, dite apostolique, des Églises. Et là, j’apprends que :
1-Sept disciples « du Maître », dont les noms sont énumérés, identiques à sept des noms des apôtres de Jésus-Christ, avaient porté le titre de Presbuteroi, c’est-à-dire en Judée de « membres d’un Conseil » (ou Anciens) ; je pouvais en déduire que les disciples avaient fondé une Assemblée, en termes grecs et athéniens, une Ekklēsia ;
2- Que Matthieu avait pris, en araméen, des notes de propos du Maître qu’il suivait dans ses déplacements ;
3- Que Marc, un compagnon d’un dénommé Simon, avait pris des notes, également en araméen, de quelques anecdotes sur des faits et gestes de Jésus que ce Simon avait rapportées, évidemment après la mort du maître.
4- A l’appui, ensuite, de ce que l’auteur du préambule de l’évangile attribué à Luc, a écrit, en grec standard, nous pouvons déduire
- que plusieurs disciples, des témoins de la première heure et les preneurs de note avaient reconstitué l’ordre des documents dont on disposait dans l’affaire « Jésus » et
- qu’il avait, pour sa part, résolu de mettre tout cela par écrit (en grec standard évidemment, étant donné la langue du préambule).
- Il s’adresse à un personnage qu’il qualifie d’allié de la divinité (Théophile), disposant de la puissance de décider / de juger en ultime instance[v], « afin qu’à propos de tous les récits qui étaient parvenus jusqu’à lui comme en écho, il reconnaisse après coup ce qui en était assuré ».
Partons à la découverte : comment définir ces documents si proches de Jésus lui-même ?
Ils sont évoqués sous le nom d’arkheia, « textes des commencements », par un contradicteur qu’Ignace d’Antioche[vi] mentionne dans sa « Lettre aux Philadelphiens » (5ème lettre aux Philadelphiens, 8, 2) :
« Car j’en ai entendu certains expliquer : « Si je ne le trouve pas dans les arkheia, (mais) dans l’évangile, je ne lui accorde pas ma confiance (je n’y crois pas). Et tandis que je leur donnais pour argument : « Il est entièrement et parfaitement écrit » (l’évangile), ils m’ont répondu : « les arkheia sont là, qui précèdent[vii] ».
Que désignent les « arkheia » ? Les exégètes du Nouveau Testament ont considéré qu’il s’agit de l’Ancien Testament. J’ai montré que cette interprétation ne tient pas, que ce terme ne peut que désigner du texte qui a quelque chose de commun avec les évangiles : précisément le texte en grec de la koinè dans l’évangile de Luc.
Les arkheia désignent soit des « archives », soit le lieu où elles sont déposées. En tois arkheiois désigne un lieu où sont archivés des écrits ; aucun auteur n’évoque l’idée que les textes anciens des Hébreux – dont les livres constituant l’Ancien Testament – ont été déposés dans des « archives ». Jamais Flavius Josèphe ne parle de la Bible en termes d’archives.
Quand je renvoie à ces textes « des commencements », je n’y renvoie pas comme « aux archives » mais « aux notes de Matthieu et de Marc » et « à la traduction de Silas[viii] ».
Malheureusement, ces « textes des commencements » en araméen ont disparu. Sait-on pourquoi ?
A partir de la condamnation de Paul de Tarse en 64 à Rome, les chrestiens[ix] ont été condamnés à la clandestinité sur le territoire de l’empire ; les textes de l’enseignement de Jésus (notes de Matthieu et de Marc en araméen, leur traduction par Silas) et le Mémoire des Chrestiens[x] ont subi la censure ; ils étaient brûlés si on les trouvait. Les inclure dans un ensemble où ils sont méconnaissables – au moment de l’écriture de l’Évangile quadriparti – (Matthieu, Jean, Luc, Marc) – a été nécessaire pour qu’ils subsistent.
Mais qu’est-ce qui a poussé les responsables de l’Église naissante à inventer le personnage de Jésus-Christ, Messie, Fils de Dieu ?
Ce ne sont pas les responsables de l’Église naissante qui ont « inventé » le personnage de Jésus-Christ, c’est Jean, auteur d’un évangile, il faudrait dire « inventeur du genre littéraire Évangile », c’est-à-dire d’un type de récit dont le personnage central est nommé « Jésus, Christ » ou « Jésus-Christ ». Et la question est donc de savoir pourquoi Jean, l’Ancien, le hiereus, qui fait figure de « pièce rapportée » (agapêtos) parmi les disciples, a élaboré une figure « christique » qu’il a superposée à celle de Jésus, qu’il avait connu, dont il connaissait l’enseignement comme il connaissait le Mémoire des Chrestiens de Silas, deux lettres de Paul et un court traité de Jacques, le demi-frère de Jésus. Pourquoi ? Pour faire bref : parce qu’en tant que membre de la caste sacerdotale de Judée, d’hairesis essénienne (de choix de vie et de doctrine esséniens), il lui fallait assurer la survie de l’esprit de sa caste (sacerdotale), l’exercice d’un pouvoir sur les consciences, autrement que ce que les Pharisiens avaient entrepris[xi], sous l’impulsion de Flavius Josèphe, afin d’assurer la survie de la « Loi de Moïse ». Jean a fait de Jésus un Christ (sacerdotal), Fils de Dieu, exécutant le sacrifice de sa propre personne afin de réconcilier avec Dieu, Père, tous les êtres humains qui croiront en lui et qui seront sauvés s’ils se comportent selon son propre modèle. Comme le modèle est sacrificiel, la tâche des « prêtres » sera de perpétuer la mémoire de son sacrifice (l’abnégation de soi jusqu’au point d’être exécuté en tant qu’esclave) et de faire avaler par les laïcs, avec le symbole du corps et du sang, la doctrine de l’agapè de Dieu (un Dieu qui aime tant les êtres humains qu’il leur a offert son fils).
Il semble que Jean n’ait dicté le texte de son élucubration qu’après la mort de Domitien[xii], car les persécutions contre les chrestiens ont, semble-t-il, alors cessé.
Si nous suivons les thèses de Christian-Bernard Amphoux[xiii], Ignace d’Antioche, et sur ce point je vais un peu plus loin que lui, a été non seulement l’éditeur, mais l’orchestrateur des autres écrits du Nouveau Testament (évangiles et épîtres ; laissons de côté le problème de l’apocalypse). L’écriture de l’évangile quadriparti [Matthieu, Jean, Luc, Marc[xiv]] a permis à Ignace d’enfouir le texte de l’enseignement de Jésus en grec standard dans l’un des évangiles (Luc, donc) pour qu’il échappe à la censure romaine. En outre, les variations de l’écriture, concernant Jésus-Christ, les multiples contradictions qu’elle contient, brouillent la vue du lecteur et l’empêchent de percevoir les différences entre ce qui concerne Jésus-Christ et ce qui concerne Jésus de Nazareth.
Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise le message de Jésus de Nazareth ? Ne s’agit-il pas d’un personnage bien réducteur par rapport au « Christ de la foi » ?
Pour être rigoureux, je crois qu’il faut plutôt parler d’enseignement. Jésus de Nazareth a été un « rabbi », un « Maître », un « didascale », un enseignant, et non un prédicateur. Je peux citer ici quelques caractéristiques de son enseignement.
Il a invité à faire de la confiance, plutôt que de l’obéissance à des commandements de Dieu, la base de toutes les relations humaines.
Le geste gracieux est un élément primordial dans les échanges : la générosité ne mesure pas et ne se mesure pas, en revanche elle engendre la générosité.
II a invité à la mise en place d’une société civile sans « roi », sans dominants, « dans le règne de Dieu ». Le règne de Dieu est à faire advenir maintenant, pas dans un autre monde.
Le prochain ? La règle à adopter celle de l’« agapè », non pas celle de l’amour, mais, de façon paradigmatique (exemplaire), celle de l’accueil de celui / celle qui est sans protection. Il ne s’agit pas d’aimer tout le monde, même ses ennemis, il s’agit de n’exclure personne.
Enfin, Jésus de Nazareth s’adresse aux « besogneux », aux gens simples qui travaillent à assurer leur subsistance.
Mais dans votre question, vous demandez comment il se différencie de Jésus-Christ.
Jésus de Nazareth nous libère de la théologie sacrificielle, qui ne concerne que Jésus-Christ, des notions de rédemption (un dieu vengeur), et de rétribution.
Jésus de Nazareth nous débarrasse de la gangue dont Jean et les Esséniens l’ont habillé pour le faire rentrer dans un système sacerdotal contraignant ainsi reconstitué. Il n’est pas une réduction de Jésus-Christ, c’est le Christ qui a été construit en lui ajoutant des oripeaux qui ne lui vont pas.
Pour notre compréhension d’humains au XXIème siècle, Jésus de Nazareth me semble offrir des possibilités d’agir dans le sens du bien commun bien plus puissantes et efficaces que Jésus-Christ.
Quelle perspective peut-on dégager de ces réflexions ?
Je ne peux mieux faire que de vous renvoyer à ce que j’écris dans la conclusion de mon livre.
L’essentiel de l’institution christienne a été élaboré entre environ 95 et 105 de notre ère, et cela par un groupe de sacrificateurs, les cohanim d’inspiration essénienne. Sa construction institutionnelle et intellectuelle était d’une telle puissance qu’aujourd’hui encore nous avons de la peine à nous en affranchir. Cependant, il ne nous est pas interdit, à nous, de reprendre l’œuvre commencée par Jésus de Nazareth, poursuivie par ses disciples, puis par Paul et par Silas. De la reprendre pour, sur les ruines toujours fumantes que l’histoire occidentale a répandues dans tous les espaces et dans tous les temps dans une sorte de frénésie sacrificielle, tenter de bâtir une terre solidaire, un règne de Dieu, c’est-à-dire un espace civique que l’on aura débarrassé de tous les malades de la volonté de puissance.
[i] De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme, Ed Golias, et Enseignement de Jésus, suivi du Mémoire des Chrestiens, Ed Golias.
[ii] On désigne par grec de la koinè la langue des sujets hellénophones du bassin méditerranéen à l’époque hellénistique, langue dérivée de l’attique classique. On désigne par là la langue « standard ».
[iii] Selon les conceptions actuelles de l’exégèse, Luc (comme Matthieu) dépend de deux sources : Marc et une hypothétique source Q. Certains éléments demeurent hors de ces deux sources, c’est ce qu’on appelle le bien propre de Luc. On y trouve par exemple, les paraboles du Samaritain, du fils prodigue, de l’intendant indélicat, du prétendant à la royauté (dite « des Mines »), bref des contenus essentiels de l’enseignement de Jésus !
[iv] Papias a rédigé un ouvrage des « paroles du maitre » qu’il a recueillies auprès des compagnons (2e génération) des disciples (1ère génération) de Jésus de Nazareth. Il donne à sept de ces disciples le nom d’« Anciens » (presbuteroi ). Par déduction, il s’agit de sept membres du Conseil d’une Assemblée en Judée. Il ne reste de son ouvrage que quelques citations rapportées par Eusèbe de Césarée. Papias est le plus ancien témoin des disciples de Jésus. En dehors des compagnons des disciples, il a connu directement deux disciples de la première heure, Jean l’Ancien, probablement un cohen (hiereus), identifiable à celui que l’on qualifie de disciple « bien-aimé » et Aristion.
[v] Il ne s’agit donc pas d’une catéchèse, mais d’une plaidoirie : Silas s’adresse à un juge, le préfet du prétoire à Rome, devant lequel Paul devra comparaître. La comparution a eu lieu en juin / juillet 64 en présence de trois prêtres de Jérusalem, dont Flavius Josèphe.
[vi] Ignace d’Antioche : il a été l’agent principal de l’achèvement de l’écriture des « archives », et plus largement des évangiles. On lui attribue sept lettres authentiques, il faut peut-être ramener le nombre à six.
[vii] Le traducteur d’Ignace dans la collection des Sources chrétiennes traduit : « C’est bien là la question » !
[viii] Silas, compagnon de Paul. Il l’a accompagné à Rome lors de son procès.
[ix] Les chrestiens : « chresto » en grec, nom que se sont donné les membres des premières assemblées des disciples de Jésus de Nazareth. Ce nom n’a rien à voir avec la notion de Christ. Cela signifie « serviables, braves gens ».
[x] Mémoire des Chrestiens : parties du texte en grec standard dans les Actes des Apôtres.
[xi] Après la chute du Temple, le judaïsme s’est refondé, autour des pharisiens, sur le respect rigoureux de la Torah.
[xii] Empereur romain mort en 96. Il avait été particulièrement dur pour ses opposants, parmi lesquels il plaçait les chrestiens.
[xiii] Christian-Bernard Amphoux, chercheur au CNRS, codicologue, spécialiste des textes du Nouveau Testament.
[xiv] Dans cet ordre à l’origine



